Les carnets

nicolas jolivot

Voyages

Enfant, j’étais solitaire et timide. Je préférais rêver du lointain plutôt que d’aller voir derrière les montagnes. Il a fallu que je me fasse violence, un jour, pour quitter mon cocon, pour vaincre des peurs que je devinais irrationnelles. Finalement, ces handicaps m’ont plutôt servi. Les plus grands voyages se font seul, il faut supporter la solitude et, hors du quotidien où l’on maîtrise les codes, mieux vaut savoir se faire discret pour se fondre dans la foule et les paysages.
Le voyage commence quand je perds mes repères, mes habitudes, quand je ne sais pas de quoi demain sera fait, quand je goûte aux autres cultures. Il se nourrit d’incertitudes. Il ne commence pas au coin de la rue quand bien même j’y verrais des choses nouvelles, ce serait trop facile. Il ne se joue pas à domicile, il demande de l’air, du vide, du transport, de l’absence, du manque. Il est autant dans ce que je vais voir que dans les comportements nouveaux ou inhabituels qu’il m’impose.

Le voyage est une expérience qui peut ne pas être réussie. Quand elle l’est, je sais maintenant pour quelles raisons : où que ce soit dans le monde, après maints tâtonnements, je découvre ce lieu unique et rencontre cette personne unique qui semblent m’attendre depuis toujours et que je cherche depuis toujours, une bien étrange correspondance! Au bout du compte, les vrais voyages sont rares.
Evidemment, je n’invente rien. Tant d’écrivains voyageurs géniaux ont raconté tout cela! J’en garde surtout un pour me tenir bonne compagnie, Michel de Montaigne et son “Art de voyager”, (Essais, Livre III).
La quête du “vrai” voyage s’entoure aussi de tas de petits voyages plus confortables, plus rassurants mais fort appréciables pendant lesquels je peux commencer à satisfaire mes envies de découvertes.

Je ne fais pas de photographies de voyage et je ne tiens pas de blog de voyage, bien incapable de me plier aux contraintes technologiques. Quand j’ai commencé à voyager, je n’avais pas les moyens de me payer un appareil photo et l’informatique en était à ses débuts. J’ai préféré approfondir ma pratique initiale plutôt que de passer d’une technique à l’autre. Certains y arrivent, ils forcent mon admiration. Je me déplace sans téléphone portable et je regarde encore les cartes sur papier. J’évite le premier pour déconnecter le plus possible de mon quotidien et pour mieux le retrouver au retour, j’utilise les secondes pour me situer dans l’espace avec l’éventualité de m’égarer, car se perdre de temps en temps est une composante du voyage qui débouche souvent sur de belles rencontres. Je ne regarde pas une carte, je la lis, j’ai appris à faire des choix de déplacement. Ce n’est pas à la carte de me guider au plus court… Je suis carrément “old school”. J’en profite encore, sachant bien que cette idée du voyage est condamnée à disparaître dans un monde de plus en plus virtuel. La jeune génération tient son carnet de voyage sur des téléphones portables, quoi de plus normal !

Tenir mon carnet est aussi important que voyager. J’ai toujours pratiqué les deux ensemble. dessiner parce que je pars ou partir pour dessiner, ce dilemme ne me concerne pas. Je ne suis pas reporter et n’ai aucune obligation de résultat, j’essaie surtout de suivre ma devise, être chasseur-cueilleur de beaux instants, sans trop réfléchir, car dès que je quitte mon domicile sans raison professionnelle, je ne suis aux yeux des autres à travers le monde qu’un touriste, et non un voyageur.

Carnets

En principe, le carnet de voyage est un recueil destiné uniquement, ou presque, à soi-même, réalisé pour se souvenir des lieux traversés, des gens rencontrés, et de toutes choses remarquées. Chacun peut faire dans un carnet en papier tout ce qui lui passe par la tête : collages, aquarelles, découpages, ratages, croquis sommaires au crayon de bois, études de drapés à la gouache, des taches, sauter une page, et mille choses encore ! Personnellement, je préfère soigner mon carnet, ça m’aide à le remplir régulièrement, c’est ma façon de respecter ce compagnon de voyage, de mettre au clair mes idées pendant des périples pas toujours cadrés. D’autres savent en faire une cacophonie spectaculaire où le geste, l’énergie, la sueur, les traces d’intempéries et les incidents techniques s’entremêlent pour le plus bel effet.
Je pourrais me contenter de peindre une suite de paysages et de personnages en direct avec de l’aquarelle sur le papier approprié et avec le pinceau idoine. Mais personne n’a jamais dit que l’on devait s’en tenir à cette technique classique — d’ailleurs fort difficile — et qui est loin, à elle seule, de pouvoir rendre ce que je souhaite exprimer.
Dessiner sur le motif en voyage est une évidence. Cet exercice ressemble quelquefois plus à un sport qu’à une discipline artistique. Il est une possibilité. Croquer debout dans un bus, suer sous le soleil, se faire bousculer par la foule, c’est drôle, mais pas toujours ! J’aime aussi observer une scène ou un paysage pendant de longues minutes, prendre des notes et, quelques heures plus tard, la ou le restituer dans mon carnet, au calme. J’y perds en détails (qui n’ont parfois que peu d’intérêt), j’y gagne en synthèse et je travaille aussi ma mémoire visuelle pour dessiner ensuite sur le motif des personnes en mouvement qui disparaissent du champ de vision avant même que leur silhouette soit esquissée. L’essentiel est d’être dans la réalisation quotidienne. J’évite soigneusement de remettre au lendemain ce que je peux faire le jour même, quitte à me coucher tard le soir car le lendemain est un autre jour, et, déjà, les images de la veille sont lavées des impressions crues de l’instant, se teintent de la lumière dorée des souvenirs.

nicolas jolivot

Le principal, que le dessin soit réalisé sur le motif ou en décalé, est d’être attentif. La pratique du carnet de voyage est une façon de prendre son temps, de l’étirer et d’occuper physiquement un espace. Le reste n’a, à vrai dire, que peu d’importance. Un bon dessin ne vaudra jamais les bienfaits d’un temps passé à regarder le monde tourner, une attitude que l’on adopte très rarement dans son quotidien.
L’observation et le questionnement sont nécessaires avant de commencer à dessiner. Trop souvent, je me plante devant un paysage ou une scène de rue, dégaine mes crayons, mon carnet et, pif, paf, pouf, un rehaut de blanc, fini, plié, je passe au suivant.
Pourquoi je choisis tel endroit, que font ces gens devant moi, qui sont-ils, en quoi mon dessin peut apporter autre chose qu’une représentation fidèle, en quoi ce choix est pertinent dans le déroulé de mon voyage ? Je me dis : Fais de la photo mon gars si tu veux le nombre exact de fenêtres sur le Palais Bidule et le nombre de boutons sur l’uniforme du policier ou achète une série de cartes postales, tu gagneras du temps pour aller te baigner ! Comment, par le dessin, je peux parler du ressenti autant que du visible, quelle idée puis-je exprimer ? La pratique du carnet de voyage devient exigeante et difficile dès cet instant. Je suis souvent plus satisfait par un petit dessin mal fait qui a su capter un moment important que par une perspective fidèle et trop descriptive.

Gansu-et-Xinjiang

Ensuite, si je veux faire quelques dessins dans mon carnet, de retour chez moi, à partir de photos (quand j’emporte un petit appareil, ce qui n’est pas systématique) je ne vois pas où est le problème sinon que c’est nettement moins palpitant. Il serait dommage d’avoir une envie, une idée de dessin que je n’ai pas eu le temps d’exécuter pour l’abandonner dans un coin de ma tête. Au diable les conventions, les règles ! Faire un carnet de voyage ne ressemble pas à une épreuve du championnat du Monde d’athlétisme. Mordre la ligne ou sortir du couloir n’est pas disqualifiant ! L’important, une fois de plus, est le regard qu’on pose sur les gens, les lieux, et les choses pendant le voyage et non le trait sur le carnet. Il n’est que la fin d’un cheminement, pas le début.

Tuile-hutong

Quelques maisons d’un hutong de Pékin dessinées à l’encre de Chine et à la gouache blanche sur une tuile récupérée dans des gravats. On ne peut pas être plus proche de la vraie couleur des toits…

En ce qui concerne le contenant, qui a dit que le carnet n’est qu’un ensemble de feuilles vierges reliées et cousues à une couverture couverte de moleskine ou accrochées à une spirale métallique ? Personne. Et même si elle existait, en quoi sa parole serait d’Evangile ? Ce n’est quand même pas parce que Delacroix avait un carnet relié pendant son voyage au Maroc que je dois constamment utiliser le même type de carnet !
J’utilise tout ce qui me tombe sous la main comme support, à condition de pouvoir ensuite le ranger dans mon carnet ou dans mon sac (la proximité). J’utilise toutes les techniques, essentiellement les outils que je trouve sur place. Je dessine sur une feuille d’arbre, une tuile, un carton, je peins sur une boîte de conserve rouillée. L’objet en dit déjà beaucoup sur le lieu. Intervenir dessus pour raconter mon voyage est un plaisir renouvelé à chaque découverte. Si le carnet de voyage est un genre artistique, l’histoire de l’art a prouvé depuis un certain temps qu’on peut utiliser toutes sortes de matériaux! Je ramasse des papiers au sol, utilise le journal local, les papiers d’emballage. Cette démarche m’oblige à chercher, à rentrer dans des boutiques, à quitter ma bulle qui consiste à sortir mon carnet-copain du sac et mon pinceau préféré. Le voyage est une suite d’incertitudes, pourquoi le carnet ne le serait-il pas aussi ?

Bien sûr, comme dans tous les domaines, il y a les puristes et les iconoclastes. Chacun peut choisir son camp, ou pas, fixe ses règles et trace son chemin pictural, son propre voyage.

essauouira et marchande d olives

Papiers et cartons trouvés dans les rues d’Essaouira pour représenter une marchande d’olives de cette ville.

Texte

Le carnet de voyage est un genre joyeusement hybride qui mélange journal intime, journal de bord du capitaine, recueil de dessins du scientifique, esquisses artistiques et bien d’autres pratiques. Il est cependant plus souvent associé au dessin qu’au texte. Écrire quelques impressions et deux ou trois commentaires en forme de légendes m’est apparu nécessaire dès le début. Mes dessins ne savent pas exprimer tout ce que je veux raconter, malheureusement… Alors j’utilise des phrases, comme je peux, en essayant qu’elles ne soient pas trop redondantes par rapport à l’image, en essayant de faire autre chose qu’une liste de commissions, en essayant de glisser de l’information dans de l’anecdote et vice-versa. Et puis je me suis rendu compte, peu à peu, que le texte est aussi un élément graphique. Les mots, les dates, les titres, les phrases, les blocs de texte peuvent s’amuser avec ou autour des images.
Comme pour le dessin, j’essaie d’écrire le texte dans la journée. Écrire plus tard modifie le contenu. Plus j’attends, plus l’instant décrit prend de la distance. Or un carnet de voyage ne se fait pas de loin, mais au plus près.

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